Textes / Photos

Photographier, aimer photographier, cette passion qui m'habite depuis tant d'années n'obéit ni à une démarche abstraite ni à une problématique conceptuelle. Seul m'intéresse le rapport sensible et immédiat au monde. Un monde, qui, pour moi, se confond avec l'irruption enchantée du singulier. C'est pourquoi on ne trouve aucune thématique récurrente. L'amour du monde tel que je le vis, c'est l'amour du divers dans toute son hétérogénéité : montagnes, paysage urbains, scènes de rue, visages, lumières, activité humaine, rencontres improbables, détails ou ensembles. Toutes mes photos visent à exprimer la richesse du monde. Ce n'est pas véritablement moi qui cherche à capter le monde, c'est lui qui s'impose immédiatement à moi par son infinie puissance de surprise et d'étonnement. C'est ce spectacle du divers et de l'inattendu qui prime. Je suis dans la réceptivité sensible du réel, je ne commande pas les images qu'il me donne. Témoignage de mon amour du monde, ces photos voudraient faire partager ce sentiment, source de bonheur infiniment renouvelé.

MIRE COULEURS

Jetant le trouble sur notre perception et notre regard, les images de Nicole Joye bousculent et se jouent de nos certitudes visuelles. Cette promenade photographiques en 15 étapes nous emmène dans un imaginaire fait de mystérieux reflets...qui poussent à la réflexion. Endroits inversés, miroirs joueurs, visions déformées au travers de vitres dépolies, flaques coquines et supports polis mais irrespectueux créent un ensemble d'illusions d'optique et de mirages terriblement graphiques et évocateurs.

Le Petit Bulletin, Grenoble.

AU HASARD DES GEOMETRIES SENSIBLES

Qu'y a t'il dans nos souvenirs de jeune écolier, de plus vide d'affect que les formes géométriques : seulement des angles, des lignes droites, des "cylindres, des sphères, des cônes" (Cézanne). Espace de l'impersonnel et de la froide rigueur, l'univers de la géométrie se donne généralement comme l'antithèse de l'expérience émotionnelle. Et si pourtant la géométrie, celle qui habite et configure le réel, était source d'affects? Tel est le parti-pris de Nicole Joye qui, au travers de ses photos s'attache à faire ressentir la charge émotionnelle des géométries qui dessinent le monde sensible. Géométrie du cosmos industriel, architectural, urbain, mais aussi géométries de certaines formes naturelles : il arrive que ces différents environnements échappent à leur destin rigoriste et deviennent source de vibration esthétique.

L'intérêt du travail de Nicole Joye est de nous faire voir cette part de rêve, de jeu et d'imaginaire que véhiculent parfois les horizontales, les verticales, les obliques abstraites. Son talent est de faire admirer cette alchimie du quotidien. C'est ainsi que la photographie réussit à donner une consistance esthétique au paradoxe que constituent les "géométries sensibles".

Nicole Joye n'a pas de "plan" organisé, d'horizon prédéterminé et ne conçoit pas son travail comme l'illustration d'une "idée" conceptuelle ou théorique. Elle est une inlassable promeneuse qui musarde dans les rues, les montagnes, les bords de mer, émerveillée par la beauté du monde, son inépuisable diversité, ses couleurs enchanteresses qu'elle capte au hasard des jours et des saisons. C'est dans cet ensemble de photos que s'opère le second moment du travail de l'artiste : réunir ce qui, à priori, n'a rien de commun, former des "couples" de photos dans lesquels chacune a été prise pour elle-même, pour son idiosyncrasie. Par cette rencontre improbable, l'effet des géométries sensibles se trouve redoublé. Magie de la rencontre qui fait vibrer à l'unisson des univers dissemblables. Nicole Joye n'impose rien au regardeur et ne veut rien démontrer : elle marie ce qui a été découvert par hasard. Au spectacle des photos de Nicole Joye, le hasard se convertit en nécessité émotionnelle. 

C'est ainsi qu'un travail renouant ostensiblement avec la pratique du Beau participe malgré tout de plain pied de l'art contemporain. Ici, "l'oeuvre ouverte" s'affirme non dans la déconstruction du métier, de la représentation, de la perspective, du Beau, des repères de l'art, mais dans la combinaison de la réflexivité et de la contemplation esthétique de celui qui regarde. Non plus mettre en suspend le Beau ou en briser l'harmonie (art moderne), mais réinvestir cette problématique en y injectant une incertitude "obligatoire", en contraignant le public à apporter avec lui ses doutes, ses interrogations, ses propres résonances et ses propres raisons. C'est bien un esprit d'art contemporain qui commande le spectacle de ces géométries sensibles.

Quant au regardeur, le voici engagé dans une expérience paradoxale toute particulière qui mérite l'attention. D'un côté, ces photos ont quelque chose d'indéniablement "classique" par leur dimension esthétique et représentative. Plongeant le spectateur dans une sorte de bienheureuse contemplation, elles semblent ne pas ressortir d'une démarche d'art contemporain et de son indifférence à la question du Beau. Mais d'un autre côté, face à ses binômes chromatiques, un travail réflexif est inévitable. Nous sommes contraints de nous interroger : pourquoi ces mariages de photos? A quoi renvoient ils? Quelle était l'intention de l'artiste? 

Il faut apprécier ce travail, qui, bien que participant de l'art contemporain, s'attarde à redonner tout son éclat et toute sa légitimité à la problématique traditionnelle de la Beauté.

Gilles Lipovetsky

NICOLE JOYE : EUCLIDE N'EST PLUS ICI

En des rues désertes, des zébrures clignotent sur des vitrines de vieux magasins ou logements aux volets clos. L'ombre et la lumière grésillent dans une fête géométrique. Tout n'est pourtant pas forcément joyeux.

L'espace est inhabité mais pourtant l'urbain, l'espace industriel et même certains pans de nature s'ouvrent à une cosmétique, voire à une cosmologie particulière.

Le réel est donc revisité par l'immatérialité qui le biffe ou le traverse. C'est une manière de créer une poétique de l'espace par le jeu des horizontales, obliques ou verticales. Tout se qui est crée semble le fruit du hasard. Mais il a bon dos : Nicole Joye le convoque dans ses diptyques où deux éléments se répondent.

Ainsi biffer n'est pas barrer, c'est mettre du regard dans l'oeil, en déplacer les assises au sein de tels "binômes chromatiques"dont le spectateur doit résoudre l'équation là où toutes les réponses sont possibles.

Euclide n'est plus de mise. L'imagination le remplace. Là où l'ombre et la lumière se superposent à ce qui est en un jeu d'écho par résorption, absorption et souffle.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lelittéraire.com

 Textes / Peintures

FORMES ET COULEURS EN JEU

Ludique et lumineux, le travail pictural de Nicole Joye accroche le regard du visiteur. D'abord par la disposition originale des oeuvres, ensuite par la démarche joyeuse de l'artiste. A découvrir à la galerie du Pressoir, à Ecublens, jusqu'au 11 octobre.

La peinture de Nicole Joye a toujours été abstraite, sans passage par le figuratif. La démarche picturale de Mme Joye est axée autour du jeu. "Cette idée est prédominante dans mon travail, dit elle."L'accrochage lui-même est ludique: à Ecublens l'artiste a accroché ses toiles de manière particulière: inclinés tous différemment, les tableaux semblent jouer entre eux. A dessein, elle ne les encadre pas: "L'image ne doit pas être limitée, au contraire, elle doit pouvoir s'étendre à volonté." Formes, couleur et transparence mettent en évidence cette volonté ludique, avec des possibilités d'images nouvelles à l'infini, dans une apparence de désordre voulu, de chaos organisé.

Journal de Bussigny, Lausanne.


Il y a de la profondeur psychologique dans les peintures de Ms. Joye mais elle est restreinte à une dimension très limitée. Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui la peinture abstraite est davantage liée à une indifférence émotionnelle et aux techniques du « hard edge » ainsi que du monochrome dans toutes ses variations. C’est comme si la peinture abstraite ne pouvait être convaincante qu’avec l’ajout d’une dimension imposante. Les peintures de Nicole Joye sont fortes, précisément parce qu’elle tente de faire avancer le plaisir qu’est l’expression informelle en s’opposant à une orthodoxie courante de la peinture. Qu’en plus, ses peintures soient aussi un succès technique ne fait que renforcer sa position.
   

     Ken Lum
                                                                           


Des formes parfois transparentes, permettant de révéler une superposition de couches qui masquent une énigme dans laquelle le regard se perd dans son désir d’entendement. Des compositions selon nature ou conceptuelles qui font dévier de façon astucieuse notre regard de l’essence, de l’origine de la peinture elle-même, éveillant en nous le soupçon qu’il y a quelque chose que la vue ne peut pas saisir, comme si la distance entre le spectateur et le fond de la toile ne pouvait être franchie.


     Tom Skipp

 

 


La peinture de Nicole Joye, c’est la magie, l’amour, l’ivresse infinie de la couleur. La couleur, rien que la couleur laquelle triomphe dans des espaces abstraits et erratiques. Mais cette palette chromatique luxuriante est aux antipodes des jeux du décoratif : elle est l’expression même de la vie émotionnelle, de son exubérance et de ses surprises. Si ici, tout est abstrait, c’est pourtant la chair de la terre et des corps vivants qui ne cesse de faire vibrer l’oeil et la sensibilité du regardeur.
                                                                                                                                   

      Gilles Lipovetsky