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                                                                 Textes et articles






 


























 

Nicole Joye : Ma démarche photographiquePhotographier, aimer photographier, cette passion qui m'habite depuis tant d'années n'obéit ni à une démarche abstraite ni à une problématique conceptuelle. Seul m'intéresse le rapport sensible et immédiat au monde. Un monde, qui, pour moi, se confond avec l'irruption enchantée du singulier. C'est pourquoi on ne trouve aucune thématique récurrente. L'amour du monde tel que je le vis, c'est l'amour du divers dans toute son hétérogénéité : montagnes, paysage urbains, scènes de rue, visages, lumières, activité humaine, rencontres improbables, détails ou ensembles. Toutes mes photos visent à exprimer la richesse du monde. Ce n'est pas véritablement moi qui cherche à capter le monde, c'est lui qui s'impose immédiatement à moi par son infinie puissance de surprise et d'étonnement. C'est ce spectacle du divers et de l'inattendu qui prime. Je suis dans la réceptivité sensible du réel, je ne commande pas les images qu'il me donne. Témoignage de mon amour du monde, ces photos voudraient faire partager ce sentiment, source de bonheur infiniment renouvelé.

Gilles Lipovetsky : L’art de l’inattenduToute prise de photographie répond à un but : saisir l’éclat d’un regard, révéler un état d’âme, transmettre une émotion fugitive, ou bien célébrer la beauté d’un paysage d’été ou d’hiver. Photographier, ce n’est pas seulement enregistrer une image , c’est choisir un instant, lui donner du sens et lui permettre de continuer à exister. Photographier, pourquoi ? À cette question classique, l’ exposition de Nicole Joye à la galerie Zet, apporte une réponse d’un nouveau genre: capter l’inattendu au coeur du quotidien. N’y cherchez ni message philosophique, ni manifeste esthétique. L’artiste ne revendique aucune posture politique ou sociale. Son travail ne relève ni du reportage, ni de l’humanitaire, ni de l’intime. Ses images échappent aux grandes écoles et catégories esthétiques : elles ne sont ni réalistes ni surréalistes , ni sensationnalistes, ni glamour, ni kitsch. Et aucun « sujet » central ne vient structurer l’ensemble ni en garantir la cohérence d’un point de vue thématique. Ce qui s’affirme , c’est une démarche libre, buissonnière, résolument éclectique. Une pratique photographique guidée par une seule exigence : partager l’émerveillement né de la rencontre avec l’inattendu. Tout sauf des scènes de la vie ordinaire, avec ses pesanteurs, sa monotonie et son anonymat. Ce que Nicole Joye saisit, ce sont des scènes qui ont pour point commun de surprendre l’oeil et l’esprit. « À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature comme dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? », écrivait Bergson. A l’évidence, Nicole Joye s’écarte de cette approche . Ce qui lui importe c’est de photographier ce qui surprend, ce qui « frappe » notre imagination, fait choc - mais pas chic -, ce qui étonne, heurte parfois , mais sans jamais tomber dans le sensationnalisme. A l’affût de l’étincelle de l’inattendu et de l’étonnement, ce qu’elle capte ainsi peut être léger, amusant, mais aussi étrange, insolite, déroutant, toujours singulier. Par là, Nicole Joye semble s’inscrire dans le sillage de Henri Cartier-Bresson et de son célèbre « instant décisif », dont elle partage les exigences de fond : refus du recadrage, rejet de toute mise en scène, fidélité à l’événement tel qu’il advient. Comme lui, elle affirme la primauté absolue du réel et la puissance propre de ce qui surgit sans intervention modificatrice : rien , pour elle, n’est plus fascinant que le réel saisi dans sa présence brute et capable parfois de rivaliser avec la fiction, voire de la dépasser. Mais la proximité s’arrête là. Car, à la différence de Henri Cartier-Bresson, Nicole Joye ne cherche ici ni l’essence d’un instant, ni l’intemporel logé au coeur d’un moment singulier. Elle s’écarte également de ce qui constitue une exigence cardinale du maître de la photographie argentique en noir et blanc: la justesse de la composition, la logique géométrique de l’image. Chez lui, l’« instant décisif » ne se réduit pas à la capture d’un moment opportun : il suppose l’accord rigoureux entre la configuration du réel et l’organisation formelle. La belle image 2 advient lorsque les lignes, les masses, les rythmes visuels se disposent selon une nécessité presque mathématique, conférant à l’instant sa plénitude et son évidence. La géométrie n’est pas décorative : elle est la condition même de l’intelligibilité et de la force de l’instant, le lieu où forme et sens coïncident. Rien de tel chez Nicole Joye dans les « Scènes de l’inattendu ». Ce qu’elle privilégie n’est ni la composition réglée ni l’équilibre des formes, mais l’irruption de l’exception : l’insolite, ce qui déjoue le déjà-vu, échappe aux schémas perceptifs et rompt avec les configurations attendues. Ses photographies ne visent ni l’harmonie ni la nécessité formelle, mais l’écart, la dissonance légère, « l’accident » visuel : non la composition « classique », mais la surprise, la beauté de l’étrange. Elles ne cherchent pas à stabiliser le regard dans une architecture lisible, mais à le surprendre, à le déplacer. Ce qui s’y donne à voir est toujours singulier, atypique, et demeure en deçà de toute assignation de vérité : ni vrai ni faux, simplement éprouvé. Là où Cartier-Bresson tendait vers une forme d’ordre, une coïncidence idéale entre structure visuelle et signification , Nicole Joye se situe du côté de la contingence : elle accueille ce qui advient sans règle, sans nécessité, sans autre justification que son pouvoir d’étonnement et de plaisir. Sans doute ces scènes de l’inattendu ne relèvent en rien de l’esprit surréaliste et de la « beauté convulsive » chère à André Breton. Elles n’en sont pas moins ce que Breton appelle dans L’amour fou, des « trouvailles », des surgissements riches d’une beauté « magique circonstancielle », née de la rencontre imprévisible entre le regard et un évènement. Projet photographique plat ou trivial ? En aucune manière. L’inattendu et la surprise ne sont en rien choses secondaires. De l’« instant décisif », on passe à un autre régime de l’image : celui de l’instant magique de l’inattendu, instant lié au hasard, à la chance d’une rencontre avec l’inopiné, avec ce qui advient sans avoir été cherché. Aucune leçon de vérité n’est ici délivrée. Ce qui est offert, c’est le plaisir du non-programmé, du non-ordinaire, du singulier. Ce n’est pas le vrai qui est visé, mais le plaisir de ce qui intrigue, surprend, et vient, discrètement, intensifier l’expérience du monde. Sub-philosophique, peut-être, mais nullement insignifiante, cette exposition se tient à distance de toute visée didactique : elle privilégie l’instant de surprise tel qu’il surgit au coin d’une rue, dans l’espace urbain ou au détour d’un paysage : une fulgurance brève, sans autre finalité que celle d’être éprouvée, presque par grâce. Et ce n’est pas rien. Cette attention à l’inattendu peut, à coup sûr , être rapprochée de la culture moderniste et de son culte de la nouveauté systématique . Ce qui est ici valorisé et mis en relief , en effet, c’est la différence, l’écart avec l’ordinaire. Néanmoins l’inattendu, chez Nicole Joye, ne se confond nullement avec la logique moderniste du neuf. Là où les avant-gardes ont fait de la rupture leur principe directeur à travers la négation de la tradition, les discontinuités stylistiques, la radicalité déconstructive, son travail s’inscrit à rebours de cette esthétique. Il ne cherche pas à provoquer , à inventer un style absolument nouveau. Il relève plutôt d’une esthétique de l’observation de la contingence. Non pas produire du nouveau par principe en créant de la dissonance formelle mais accueillir ce qui advient : ce qui surgit sans nécessité, sans programme, sans intention préalable. L’inattendu n’est pas ici fabriqué, il est rencontré au hasard des pérégrinations de la photographe. 3 Ses photographies ne cherchent ni à désarticuler les formes ni à subvertir les codes et les normes figuratives. Elles se tiennent à distance de tout travail de mise à l’épreuve des frontières de l’art, de toute spectacularisation du nouveau . Ce qu’elles privilégient, ce sont les micro-événements du réel, ces écarts infimes qui, sans rompre avec le monde, en déplacent imperceptiblement la perception. Il ne s’agit pas d’un art révolutionnaire, mais d’un art de l’accueil : accueil du hasard, de l’accident, de ce qui aurait pu ne pas être. Une esthétique du « cela arrive », plutôt que le volontarisme de la tabula rasa avant-gardiste: fort loin du scandale moderniste. Ses photos se veulent un hymne non au grand théâtre des mutations formelles, mais aux singularités rencontrées au fil de la vie. De là naît une forme de jouissance simple: celle des petites surprises du quotidien, sans emphase ni révolution du regard, ces expériences modestes de l’oeil et de l’esprit qui, sans être grandioses , n’en ont pas moins le pouvoir de créer une poétique contemporaine. C’est ainsi qu’en déjouant ponctuellement et sans bruit la monotonie et l’usure, elles contribuent à réenchanter notre quotidien. Leçon de sagesse. Que serait la vie sans les éclairs de l’inattendu ? Rien d’autre qu’une longue « morne plaine ». Camus disait : « il faut imaginer Sisyphe heureux ». On peut en douter. Car dans l’éternelle répétition du même et sans inattendu nous sommes condamnés à rien d’autre qu’à l’ennui. La beauté de cette exposition est de rendre hommage non à un grand référentiel éthique ou esthétique mais aux petites expériences étonnantes du quotidien, si nécessaires au charme de la vie. Gilles Lipovetsky 2026

Helena Mendes Pereira : Temps et Espace, Photographie et Peinture : l’oeuvre de Nicole JoyeÉcrire sur Nicole Joye (Tunisie, France, 1957), après Gilles Lipovetsky (France, 1944), n’est pas une tâche aisée. Il n’y a absolument rien à ajouter, rien qui puisse être mieux dit ou écrit. J’ai donc tenté de trouver la place discursive qui manquait et j’ai fait appel à des renforts. En 1977, Susan Sontag (États-Unis, 1933-2004) publie Sur la photographie, un ouvrage fondamental sur la photographie artistique et son pouvoir politique, idéologique et social. Dans cet essai, l’écrivaine et critique croise théorie de l’art, philosophie, études visuelles et critique culturelle, pour produire une oeuvre essentielle, devenue intemporelle.La question centrale de Sontag est de savoir si les images éveillent la conscience politique ou si, au contraire, elles nous anesthésient, en considérant la photographie comme une forme d’appropriation du monde. À un moment donné du livre, l’autrice réfléchit sur la peinture et la photographie :*« La véritable différence entre l’aura d’une photographie et celle d’un tableau réside dans une relation différente au temps. Les outrages du temps ont tendance à désavantager les tableaux. Mais une grande partie de l’intérêt intrinsèque des photographies, et une source majeure de leur valeur esthétique, provient précisément des transformations que le temps leur impose, de la manière dont elles échappent aux intentions de leurs auteurs. Si suffisamment de temps passe, beaucoup de photographies acquièrent même une aura. […] Alors que les tableaux ou les poèmes, par le simple fait de vieillir, ne s’améliorent pas, ne deviennent pas plus intéressants, toutes les photographies deviennent intéressantes et émouvantes si elles sont suffisamment anciennes. »*¹ Nicole Joye est née en Tunisie et possède une double nationalité, française et suisse. Elle a fait des études universitaires de littérature anglo-américaine, complétées par un Master en histoire de l’art contemporain, puis a développé son activité professionnelle en tant que traductrice et professeure. Elle a vécu dans différents pays parmi lesquels l’Espagne et le Canada et c’est principalement à Madrid qu’elle a fait sa formation en arts plastiques, réalisant un rêve ancien. Elle vit maintenant à Grenoble, au pied des Alpes françaises. Sa pratique artistique inclut la peinture et la photographie, pratiquant la peinture en atelier dans une rencontre avec elle-même et la photographie dans le temps long de ses voyages et en montagne, résultat de son regard sur le monde. Notre première rencontre eu lieu dans le contexte de l’un de ses voyages, lorsque j’ai découvert les photographies de la série des Géométries sensibles dans lesquelles l’artiste établit un dialogue sous forme de diptyque entre deux images, dans une rencontre thématique ou/et de motifs communs. Photographier est toujours une manière de voir, cela implique la direction et l’attention d’un regard singulier, et j’ai été particulièrement surprise par ce choix de plasticités et de formes, qui semble appartenir à quelqu’un qui arpente les rues en pivotant à 360 degrés, attentive aux reflets, aux ombres et aux moindres signes. La construction de l’image est toujours hautement picturale et issue de l’univers de la peinture, révélant le travail d’atelier et son impact dans la construction d’un vocabulaire photographique qui lui est propre. Dans la série Superpositions chromatiques, on découvre des relations qui nourrissent notre curiosité quant au processus de réalisation et la relation au temps (de réflexion et de production), entre la démarche qui enregistre le réel et celle qui le déconstruit. L’influence de la peinture en tant que moyen technologique pour penser la photographie y est tout à fait évidente. En revanche, dans la série de photographies Tout est affaire de décors, on a le sentiment d'être à mi-chemin entre la découverte du détail et du décors, mise en scène déconstruisant l’image. Nicole Joye fait partie des artistes que nous avons sélectionnés dans le cadre de notre protocole avec l’Ecole d’Economie, de Gestion et de Sciences Politiques de l’Université du Minho. Pour cette exposition, nous avons choisi la série des Scènes de l’inattendu, en raison de la manière avec laquelle elle révèle l’attention qu’elle porte à sa recherche et de sa découverte fortuite de contextes dans lesquels la photographie capte l’improbable et s’inscrit dans l’intemporalité. Chaque photographie a une histoire et, dans l’établissement de relations et de points de rencontre entre images et public, chacune a acquis des couches narratives et d’interprétation. Les oeuvres ont quitté l’espace temps dans lequel Nicole Joye les a recueillies, et elles additionnent désormais les points de vue et les découpes de l’imaginaire de différents publics, acquérant ainsi cette aura dont parlait Susan Sontag. C'est pourquoi nous avons souhaité conserver, pour cette exposition à la galerie ZET de Lisbonne, le titre que nous avions déjà expérimenté à Braga, renouvelant ainsi l'invitation à rassembler de nouveaux points de vue sur ces moments insolites qui distinguent tant la photographie de Nicole Joye et lui confèrent un langage propre. Helena Mendes Pereira

Aline Guillermet : Punctum et points aveugles, 2025 Nicole Joye a suivi une formation de peintre au début des années 1990. En parallèle, elle a développé une pratique photographique  qui a depuis pris une place prépondérante dans son travail. En 2020, Joye a commencé à combiner les deux medias pour créer les Superpositions Chromatiques, des photographies couleur de taille moyenne repeintes à la main à l'encre. La plus récente série de Superpositions Chromatiques, s'intitule Melody in blue (2023-24), et comprend seize oeuvres de 30x30 cm qui explorent le thème de l'eau sous différentes formes: enfermée, aseptisée, stagnante, fluide, gelée. Les photographies mettent en avant des motifs aquatiques retravaillés à l'encre dans des nuances de bleu, souvent opposées à leur teintes complémentaires : le jaune, l'orange et le rouge. Le blanc est également très présent parmi les ajouts picturaux de la série, suggérant un voile empiétant sur la réalité, à travers lequel nous pourrions néanmoins apercevoir quelque chose d'essentiel : le contour d'un corps émergeant d'une piscine, ou s'élançant sur un étang gelé. Des disques de peinture blanche flottants reviennent d'un tirage à l'autre - soleil, lune ou flocon surdimensionné - comme autant de points aveugles. La pratique artistique consistant à retravailler des photographies avec de la peinture remonte au Pictorialisme de la fin du 19ème siècle, et a culminé avec la reconnaissance des photographies surpeintes (Übermalungen)  de Gerhard Richter en tant qu'oeuvres d'art au milieu des années 2000.  Alors que les pictorialistes cherchaient à esthétiser des photographies noir et blanc existantes, Richter a crée un nouveau genre d'oeuvres hybrides en trainant ou pressant des photographies de famille ratées dans les couches de peinture accumulées sur ses "râteaux" - longues règles de bois qu'il utilise pour racler l'excédent de peinture de ses toiles abstraites - après une journée de travail. Cependant, l'approche de Nicole Joye ne ressemble ni à la coloration atmosphérique de tirages existants par les pictorialistes, ni à la superposition fortuite d'instantanés personnels caractéristiques des Übermalungen de Richter. La composition de chaque Superpositions Chromatiques est soigneusement orchestrée et emprunte son esthétique géométrique à la peinture abstraite dite color field et hard edge. Des aplats d'encre sont appliqués sur des motifs choisis de la photographie et, dans une dialectique qui opère tout au long de la série, la peinture dissimule et révèle à la fois d'infimes détails du quotidien. Dans un exemple intitulé Paradise, le regard est immédiatement attiré par les lettres majuscules jaune épelant le mot éponyme et se détachant d'un fond de peinture bleu ciel au-dessus d'un bâtiment, et par les eaux turquoises d'une piscine. Ce premier aperçu d'une station balnéaire d'apparence idyllique est nuancé par les coulures de peinture qui traversent la piscine  et les traces verticales de peinture blanche appliquées à la hâte sur la droite de l'image, conférant une atmosphère glauque au paysage urbain. Enfouie sous la peinture, émergeant d'un étroit interstice dans la trace blanche, la silhouette partielle d'une jeune femme surgit : une jambe pliée au genou, une fesse, la moitié supérieure du dos recouverte de cheveux mouillés. Ici, la peinture blanche appliquée sur le tirage agit comme un obturateur photographique : elle cadre et isole un détail de l'arrière plan pour le présenter au regard du spectateur comme une petite révélation. : il devient impossible de ne pas voir la jeune femme qui était, il y a une minute à peine, masquée par la peinture. Dans son ouvrage La chambre claire, Roland Barthes donna un nom à ce genre de détails : le "punctum"  d'une photographie c'est "ce hasard qui, en elle, me point". "Je sens que sa seule présence change ma lecture, que c'est une nouvelle photo que je regarde, marquée à mes yeux d'une valeur supérieure." L'analogie entre la dynamique structurelle que Barthes identifie comme l'eïdos de la photographie dans La chambre claire et les Superpositions Chromatiques suggère qu'à certains égards, ces oeuvres hybrides privilégient le médium photographiques. Pourtant, elles sont aussi essentiellement peintures : chaque photographie est avant tout une feuille de route pour une composition picturale élaborée. Contrairement au punctum de Barthes, les intrusions d'encre ne sont pas le fruit du hasard : Nicole Joye masque les structures existantes pour inventer de nouvelles architectures. La photographie n'est pas seulement  un modèle, elle est aussi fondamentalement l'occasion de donner vie à une nouvelle peinture abstraite.

Gilles Lipovetsky : Au hasard des géométries sensibles, 2022 ​ Qu'y a t'il dans nos souvenirs de jeune écolier, de plus vide d'affect que les formes géométriques : seulement des angles, des lignes droites, des "cylindres, des sphères, des cônes" (Cézanne). Espace de l'impersonnel et de la froide rigueur, l'univers de la géométrie se donne généralement comme l'antithèse de l'expérience émotionnelle. Et si pourtant la géométrie, celle qui habite et configure le réel, était source d'affects? Tel est le parti-pris de Nicole Joye qui, au travers de ses photos s'attache à faire ressentir la charge émotionnelle des géométries qui dessinent le monde sensible. Géométrie du cosmos industriel, architectural, urbain, mais aussi géométries de certaines formes naturelles : il arrive que ces différents environnements échappent à leur destin rigoriste et deviennent source de vibration esthétique. L'intérêt du travail de Nicole Joye est de nous faire voir cette part de rêve, de jeu et d'imaginaire que véhiculent parfois les horizontales, les verticales, les obliques abstraites. Son talent est de faire admirer cette alchimie du quotidien. C'est ainsi que la photographie réussit à donner une consistance esthétique au paradoxe que constituent les "géométries sensibles". Nicole Joye n'a pas de "plan" organisé, d'horizon prédéterminé et ne conçoit pas son travail comme l'illustration d'une "idée" conceptuelle ou théorique. Elle est une inlassable promeneuse qui musarde dans les rues, les montagnes, les bords de mer, émerveillée par la beauté du monde, son inépuisable diversité, ses couleurs enchanteresses qu'elle capte au hasard des jours et des saisons. C'est dans cet ensemble de photos que s'opère le second moment du travail de l'artiste : réunir ce qui, à priori, n'a rien de commun, former des "couples" de photos dans lesquels chacune a été prise pour elle-même, pour son idiosyncrasie. Par cette rencontre improbable, l'effet des géométries sensibles se trouve redoublé. Magie de la rencontre qui fait vibrer à l'unisson des univers dissemblables. Nicole Joye n'impose rien au regardeur et ne veut rien démontrer : elle marie ce qui a été découvert par hasard. Au spectacle des photos de Nicole Joye, le hasard se convertit en nécessité émotionnelle.  C'est ainsi qu'un travail renouant ostensiblement avec la pratique du Beau participe malgré tout de plain pied de l'art contemporain. Ici, "l'oeuvre ouverte" s'affirme non dans la déconstruction du métier, de la représentation, de la perspective, du Beau, des repères de l'art, mais dans la combinaison de la réflexivité et de la contemplation esthétique de celui qui regarde. Non plus mettre en suspend le Beau ou en briser l'harmonie (art moderne), mais réinvestir cette problématique en y injectant une incertitude "obligatoire", en contraignant le public à apporter avec lui ses doutes, ses interrogations, ses propres résonances et ses propres raisons. C'est bien un esprit d'art contemporain qui commande le spectacle de ces géométries sensibles. Quant au regardeur, le voici engagé dans une expérience paradoxale toute particulière qui mérite l'attention. D'un côté, ces photos ont quelque chose d'indéniablement "classique" par leur dimension esthétique et représentative. Plongeant le spectateur dans une sorte de bienheureuse contemplation, elles semblent ne pas ressortir d'une démarche d'art contemporain et de son indifférence à la question du Beau. Mais d'un autre côté, face à ses binômes chromatiques, un travail réflexif est inévitable. Nous sommes contraints de nous interroger : pourquoi ces mariages de photos? A quoi renvoient ils? Quelle était l'intention de l'artiste?  Il faut apprécier ce travail, qui, bien que participant de l'art contemporain, s'attarde à redonner tout son éclat et toute sa légitimité à la problématique traditionnelle de la Beauté.

Tribune Rives-Lac Genève Novembre 2022 Exposition au CCM de Cologny. Genève. CH Cologny, par une journée douce d'automne, un nouveau vernissage se prépare. Les photos et les peintures colorées de Nicole Joye sont accrochées avec une géométrie précise sur des murs pas toujours symétriques. Joëlle Gervaix nous enchante toujours de son regard de qualité sur les artistes qu'elle présente. Nicole Joye en est encore une vraie. 2000, 2010, 2020 défilent sur les murs de ce bâtiment historique. Les oeuvres font rêver...

Gilles Lipovetsky : La peinture de Nicole Joye La peinture de Nicole Joye, c’est la magie, l’amour, l’ivresse infinie de la couleur. La couleur, rien que la couleur laquelle triomphe dans des espaces abstraits et erratiques. Mais cette palette chromatique luxuriante est aux antipodes des jeux du décoratif : elle est l’expression même de la vie émotionnelle, de son exubérance et de ses surprises. Si ici, tout est abstrait, c’est pourtant la chair de la terre et des corps vivants qui ne cesse de faire vibrer l’oeil et la sensibilité du regardeur.

Le Petit Bulletin, Grenoble, 2020 Exposition à la galerie Alter-Art, Grenoble, 2020Photo / Exposés à la galerie Alter-Art, les diptyques photographiques de Nicole Joye surprennent. L'un d'eux s'avère même particulièrement étonnant. Découverte. Voilà une expo qui devrait ravir ceux qui envisagent davantage la photographie comme une construction formelle que comme une possible image fictionnelle ou documentaire. Prises pendant plusieurs années à des endroits très différents, les photographies couleur de Nicole Joye jouent des possibilités de rapprochements et de similitudes formelles entre les clichés. Exposées en diptyque, les images se répondent et se complètent. Les reflets sans aspérités d’un immeuble vitré font écho aux ondulations miroitantes d’une surface liquide, la subtile imperfection de l’horizontalité des marches successives d’un escalier dialogue avec celle des lames d’un store... Dans cet ensemble sympathique, un diptyque nous a paru toutefois plus palpitant. Le premier cliché présente, dans la devanture d’un magasin, de musculeux mannequins en plastique qui apparaissent comme les pâles imitations de reproductions de statues antiques elles-mêmes reproduites à partir d’originaux d’un musée dont on devine l’architecture en arrière-plan du second cliché. Un diptyque qui renvoie au propre de l’image photographique qui, elle-même reproductible, n’est qu’une reproduction possible du visible. Au hasard des géométries sensibles (Nicole Joye) À la galerie Alter-Art jusqu’au 1er mars

Ken Lum : Les peintures de Nicole Joye Il y a de la profondeur psychologique dans les peintures de Ms. Joye mais elle est restreinte à une dimension très limitée. Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui la peinture abstraite est davantage liée à une indifférence émotionnelle et aux techniques du « hard edge » ainsi que du monochrome dans toutes ses variations. C’est comme si la peinture abstraite ne pouvait être convaincante qu’avec l’ajout d’une dimension imposante. Les peintures de Nicole Joye sont fortes, précisément parce qu’elle tente de faire avancer le plaisir qu’est l’expression informelle en s’opposant à une orthodoxie courante de la peinture. Qu’en plus, ses peintures soient aussi un succès technique ne fait que renforcer sa position.

Tom Skipp : Formes et superpositions dans la peinture de Nicole Joye Des formes parfois transparentes, permettant de révéler une superposition de couches qui masquent une énigme dans laquelle le regard se perd dans son désir de compréhension. Des compositions selon nature ou conceptuelles qui font dévier de façon astucieuse notre regard de l’essence, de l’origine de la peinture elle-même, éveillant en nous le soupçon qu’il y a quelque chose que la vue ne peut pas saisir, comme si la distance entre le spectateur et le fond de la toile ne pouvait être franchie.

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